Anthropic contre le Pentagone : un coup marketing impérial
Dans le dernier numéro du Monde diplomatique, je reviens sur le conflit qui a opposé Anthropic au Pentagone pour tâcher d’analyser cette séquence par-delà le récit médiatique dominant.
Le différend a tout de la série à succès, avec un PDG – Dario Amodei – épris de liberté face aux tyrans de l’administration Trump. Sauf que la posture « éthique » d’Anthropic apparaît largement usurpée, au regard notamment des déploiements de Claude au sein des systèmes de Palantir pour accélérer la kill-chain américaine. La focalisation de l’entreprise sur le cas limite des armes autonomes dans ses négociations avec l’armée étatsunienne ressemble plutôt à une diversion au regard des gigantesques enjeux soulevés par l’intégration de ses LLM aux opérations militaires.
Quant à l’autre « garde-fou » opposé par Amodei – l’interdiction de recourir à Claude pour analyser en masse les données de résidents US achetées auprès de courtiers en données –, il laisse de côté de nombreux autres usages illégaux des systèmes de surveillance du renseignement étatsunien.
Au final, l’écran de fumée semble avoir fonctionné si l’on s’en tient au formidable succès commercial et réputationnel que connaît Anthropic suite à cette séquence. Ce qui sert, là encore les intérêts, du gouvernement. Comme je l’explique en conclusion de l’article :
Ce sont encore et toujours des modèles américains qui se taillent la part du lion dans les marchés mondiaux. De gigantesques puits à données hébergés sur les infrastructures d’Amazon, Google ou Microsoft, garants de l’hégémonie de l’Oncle Sam.
La stratégie d’Anthropic rappelle les manœuvres de la tech américaine à la suite des « controverses Snowden ». Prises entre les obligations de coopération avec l’État sécuritaire et le coût réputationnel d’une association publique avec ses abus, des entreprises comme Google, Apple, Microsoft et consorts avaient alors non seulement appris à collaborer discrètement avec le gouvernement, mais aussi et surtout à mettre en scène leur résistance pour rassurer leurs utilisateurs et s’abriter des conséquences commerciales de scandales. Au travers de ces « assemblages sécuritaires » hybrides et mouvants, tenus par des socialisations croisées et des intérêts convergents, à la fois transformés et renforcés par les disputes occasionnelles entre les acteurs en présence, ces entreprises participaient à co-produire les infrastructures de surveillance de l’État tout en maintenant un semblant d’indépendance vis-à-vis du gouvernement.
Il en va de même aujourd’hui : la carte « éthique » permet à Anthropic de se faire une réuptation commerciale tout en se distinguant du reste de l’oligopole de la tech qui, au-delà du seul cas d’OpenAI, assume désormais de pactiser servilement avec le Pentagone, et ce en dépit de timides résistances internes des travailleurs de la tech (la plus notable à ce jour étant celle des salarié·es anglais·es de Google Deepmind).
Dans le Diplo de ce mois-ci, à retrouver également un article de Thomas Jusquiame sur les juteux profits escomptés par la finance européenne et les entreprises de haute technologie à l’aune du « réarmement » militaire et du soutien public qui l’accompagne ; un autre de Frédéric Lordon sur la crise financière qui vient – lequel souligne également le rôle central de l’écosystème IA dans ce chateau de carte mondial en passe de s’effonder.