L’IA et les leçons de l’histoire syndicale
Avec les chercheuses Maud Barret Bertelloni et Pauline Gourlet, nous revenons dans Le Monde diplomatique sur l’intérêt de la critique syndicale portée dans les années 1970 face l’informatisation pour nourrir les luttes contemporaines contre l’IA.
Les enjeux étaient peu ou prou les mêmes qu’aujourd’hui (perte de compétences, isolation des travailleureuses, amplification de la surveillance managériale, etc.), mais l’analyse et les solutions esquissées à l’époque autrement plus offensives. Du grain à moudre pour les mobilisations à venir ?
Voici un extrait :
Dès lors, comment reprendre en main le progrès technologique ? Les militants de la CFDT invitent à « engager la lutte sur le contrôle de l’investissement » et, plus largement, à « poser les bases d’une autre conception de la technologie, d’un autre développement économique ». Faute de quoi, alertent-ils, la participation des travailleurs au processus d’innovation risque d’« intégrer l’organisation syndicale à un mode de production contre lequel elle lutte en permanence », contribuant ainsi aux efforts du patronat en vue d’« abaisser les coûts de production et d’augmenter la productivité ».
En attendant, sur le terrain, les deux centrales agissent. Alors que se développe à la marge une culture diffuse du sabotage informatique, leurs membres lancent des grèves du zèle par le biais d’un suivi rigide des consignes, ainsi que des grèves tout court avec pour revendications le maintien des effectifs et la défense des qualifications. Aux PTT, entre 1972 et 1974, les syndicats réclament la réduction de la durée hebdomadaire du travail, la limitation des vacations sur les visionneuses, l’attribution de quinze minutes de pause par heure et la création de commissions d’hygiène et de sécurité habilitées à exiger l’arrêt des machines considérées comme dangereuses pour le personnel. Ces demandes seront partiellement exaucées, suggérant qu’« il est possible de lutter, et de gagner ».
La suite de l’histoire est connue. L’arrivée au pouvoir de la gauche en 1981 n’entraîne pas de « grand moment autogestionnaire ». Les syndicats revoient leurs ambitions à la baisse au profit d’une logique de cogestion. Les décennies suivantes seront marquées par la diffusion de l’informatique au travail et dans la vie quotidienne, jusqu’à son avatar le plus récent : l’intelligence artificielle (IA).
Comme dans les années 1970, les premiers déploiements de cette nouvelle technologie se traduisent par des déqualifications et des licenciements. À leur tour exposées à la taylorisation par les IA dites « génératives », les professions créatives et intellectuelles endurent ce qu’ont subi avant elles ouvriers et techniciens. Certes, des mobilisations s’organisent ici et là, mais elles paraissent isolées, menées à l’écart des grandes centrales (…).
Référence : Barret Bertelloni Maud, Pauline Gourlet et Félix Tréguer. 2025 (septembre). « Quand les syndicats affrontaient le numérique ». Le Monde diplomatique, septembre 2025.