Promesses et écueils des collaborations
militants-chercheurs

Fin janvier, j’ai pris le train vers le grand Nord (ou presque) pour assister à une conférence sur la police prédictive organisée à l’université technologique de Copenhague. Cette rencontre internationale réunissait des chercheurs travaillant sur les transformations de la surveillance policière à l’ère du numérique, avec un focus particulier sur les systèmes prédictifs.

La police prédictive en France

Avec Edlira Nano (qui n’a malheureusement pas pu faire le déplacement), nous avons présenté un panorama du de la situation française. Notre analyse retrace l’émergence médiatique de ces technologies en France, depuis les annonces spectaculaires de la Gendarmerie nationale autour de l’outil PAVED en 2018 jusqu’aux déploiements plus discrets d’outils comme Smart Police de la start-up EDICIA auprès des polices municipales. Nous avons documenté comment, derrière le mythe d’une police « augmentée » par l’intelligence artificielle, se cachent des systèmes souvent rudimentaires, opaques, dont l’efficacité reste largement à démontrer, mais qui cristallisent des pratiques policières discriminatoires.

L’analyse révèle aussi un double mouvement paradoxal : d’un côté, un relatif abandon des projets les plus ambitieux face aux controverses et aux limites techniques ; de l’autre, des investissements massifs qui continuent d’irriguer le secteur sécuritaire, alimentant la promesse d’une « police scientifique » du XXIe siècle.

Collaborations chercheurs-militants

Dans le cadre d’un panel dédié à la société civile, j’ai également présenté le projet Technopolice comme exemple de recherche-action face aux nouvelles technologies de surveillance policière. Cette intervention revenait sur la genèse du projet en 2018-2019, nos méthodes de travail (demandes CADA, documentation collaborative, base de données Uwazi, forum public), et surtout sur les tensions et synergies qui peuvent émerger entre militants et chercheurs travaillant côte à côte.

Les bénéfices de la collaboration

L’un des arguments clés que j’ai développés concerne la manière dont les ressources et la documentation militantes peuvent faciliter le travail des chercheurs et des journalistes sur ces questions. La politisation des technologies de surveillance, loin d’être un obstacle à la recherche, peut en réalité servir de catalyseur à des recheches dans ce domaine (financements, production de discours par les acteurs engagés dans la controverse, etc.).

Sur le plan méthodologique, militants et chercheurs ont des approches complémentaires. Les militants ne sont pas contraints par les mêmes cadres institutionnels et peuvent plus aisément recourir à ce que j’appelle des «  méthodes adversariales » — par exemple, utiliser les demandes CADA de manière offensive, cartographier de façon participative les infrastructures de surveillance, ou mettre en place des plateformes sécurisées pour les lanceurs d’alerte. En France, ces approches se sont avérées essentielles pour documenter des systèmes que les institutions gardaient délibérément opaques.

En retour, les militants bénéficient énormément de la rigueur académique. Les chercheurs fournissent des revues de littérature, des cadres théoriques et une évaluation par les pairs qui renforcent le travail de plaidoyer. Ils peuvent orienter vers des recherches clés qui aident à construire des arguments plus robustes. Et si les chercheurs établis font souvent face à la même opacité institutionnelle que les militants, les chercheurs plus juniors et audacieux parviennent plus souvent à obtenir des accès impressionnants — peut-être parce qu’ils ne sont pas perçus comme aussi menaçants dans les milieux enquêtés.

Défis et tensions

J’ai aussi abordé quelques uns des défis auxquels ces collaborations sont confrontées. La présentation a suscité des discussions autour de plusieurs points de tensions :

Pour lancer la discussion, j’ai suggéré plusieurs voies à explorer pour ces collaborations. Par exemple, être franc et établir le cadre de ces collaborations dès le départ me semble essentiel, en définissant les attentes, les limites de ce travail en commun, à travers des engagements clairs (et toujours renégociables).

J’ai également abordé une question plus structurelle : dans un contexte de libéralisme autoritaire croissant, l’augmentation du financement pour le « tiers secteur » de la recherche bénéficiera-t-elle réellement aux groupes militant ? Ou pourrait-elle créer de nouvelles formes de cooptation de la critique ? Cette question semble particulièrement urgente au vu des récentes initiatives de financement européennes qui prétendent soutenir la recherche de la société civile tout en l’instrumentalisant potentiellement à des fins étatiques.

Une communauté de recherche dynamique

Au-delà de ces présentations, la conférence CUPP a démontré la vitalité de la recherche critique sur le tech policing, avec des contributions venues de toute l’Europe et d’ailleurs.

Des travaux sur les bases de données criminelles en Inde, l’utilisation de Palantir en Europe, la surveillance biométrique au Royaume-Uni, et des recherches sur archives sur les technologies policières en Norvège ont particulièrement retenu mon attention. Les deux keynotes de Sarah Brayne (University of Texas) et Simon Egbert (Bielefeld University) ont également fourni des cadrages théoriques intéressants pour penser les mutations contemporaines du travail policier aux processus de mise en données.

Cette rencontre a aussi confirmé l’importance de maintenir des espaces de dialogue entre chercheurs, militants et praticiens pour documenter, analyser et contester les dérives sécuritaires à l’œuvre dans nos sociétés, tout en restant vigilants sur les dynamiques de pouvoir et les défis éthiques que ces collaborations impliquent.

Références

Nano, Edlira, et Félix Tréguer, 2024, « From Myth-Making to Quiet Dereliction: An Overview of Predictive Policing in France », Conférence CUPP, IT University de Copenhague, 30 janvier 2024.

Tréguer, Félix, 2024, « Technopolice: A research-action initiative to counter new technologies of police surveillance », Conférence CUPP, IT University de Copenhague, 30 janvier 2024.