Parution : Intelligence Oversight in Times of Transnational Impunity
Nous avons le plaisir d’annoncer la parution de notre ouvrage collectif Intelligence Oversight in Times of Transnational Impunity: Who Will Watch the Watchers?, co-dirigé avec Didier Bigo et Emma Mc Cluskey, aux éditions Routledge.
Présentation du livre
Ce livre, issu du projet GUARDINT, revient sur les défis contemporains du contrôle des services de renseignement dans un contexte de transnationalisation croissante de leurs activités.
À partir d’études de cas empiriques et d’analyses plus théoriques, les contributions réunies interrogent l’efficacité des mécanismes de surveillance démocratique face à la multiplication des scandales de surveillance de masse révélés depuis 2013. L’ouvrage explore notamment les limites structurelles des institutions de contrôle nationales confrontées à des pratiques de surveillance qui s’affranchissent largement des frontières étatiques, tout en proposant des pistes pour repenser les formes d’accountability dans ce domaine.
Les chapitres analysent les tensions entre impératifs sécuritaires et garanties démocratiques, documentent les stratégies d’évitement et d’opacité déployées par les agences de renseignement, et examinent les initiatives citoyennes et juridiques visant à contraindre ces institutions à rendre des comptes.
Mon chapitre : une sociogenèse du contrôle du renseignement aux États-Unis
Pour ma part, j’y publie un long chapitre en anglais sur un cas d’étude emblématique : celui des agences de renseignement étasuniennes face à la Nouvelle Gauche dans les années 1960-1970.
Ce cas d’étude, qui m’a bien occupé depuis trois ans et qui en est passée par un séjour de recherche à Boston pour dénicher des archives inaccessibles depuis la France, est particulièrement intéressant pour plusieurs raisons : outre la relative disponibilité des archives sur l’informatisation de la surveillance d’État face aux mouvements sociaux de l’époque (à rebours de la situation française), et outre l’interprétation tronquée et souvent fantasmée de ce cas dans l’histoire dominante au sein des intelligence studies (et qu’il s’agit donc de contester), la puissance des oppositions au renseignement et à la surveillance informatique dans cette période charnière est à la fois particulièrement foisonnante dans la diversité de ses participants et des répertoires d’action mobilisés, mais aussi mal connue. Par sa vitalité et sa radicalité, elle fournit pourtant un contre-point à la situation contemporaine. Ce précédent historique me semble donc constituer une source d’inspiration féconde dans la perspective d’un renouvellement de la critique du renseignement.
Par ailleurs, ce cas est aussi fondamental en ce qu’il permet de montrer comment la réponse apportée à ces scandales – via les commissions d’enquête parlementaire mises en place au milieu des années 1970 et les réformes législatives y faisant suite – a contribué à disqualifier durablement les critiques radicales du renseignement. Grâce à ce que Bourdieu appelait la « clarté des commencements », cette sociogenèse permet ainsi d’étayer l’hypothèse selon laquelle se produit, à l’occasion de cette séquence historique, l’élaboration impromptue d’une tactique maintes fois éprouvée depuis dans ces matières, laquelle consiste à faire proliférer des normes prétendument garantes des libertés publiques pour « internaliser » le scandale et dépolitiser les oppositions en leur donnant de nouveaux objets techniques (souvent juridiques en l’espèce).
Ce faisant, tout en permettant à l’État de préserver un libéralisme de façade, les rapports de force furent transformés au détriment des acteurs les plus radicaux et les plus éloignés du champ politico-administratif et les pouvoirs de l’exécutif sont élargis. À la suite de réflexions déjà menées sur la répression des hackers dans les années 1980, ce cas d’étude me permet donc de contribuer à la généalogie du libéralisme autoritaire, et plus précisément de la réaction néo-libérale aux mouvements d’émancipation des années 1960.
Après une introduction permettant d’ancrer cette histoire dans une série d’enjeux politiques et théoriques, le chapitre s’articule en trois parties :
-
La première revient sur l’extension des capacités de surveillance des services dans les années 1960 : contexte de crise face à la poussée de la Nouvelle Gauche, coudées franches octroyées par le champ politique, nouvelles technologies permettant d’engager une rationalisation du travail de surveillance en lien avec une communauté de chercheurs en informatique et en sciences sociales. Pour ce faire, je m’appuierai sur quelques travaux historiens récents et surtout de nombreuses archives déclassifiées de la CIA et de la NSA auxquelles j’ai pu avoir accès.
-
La deuxième se concentre sur la mise en scandale, en retraçant le parcours de divulgations tonitruantes portant sur les programmes de surveillance informatique (mettant en toile de fond les scandales plus connus comme COINTELPRO). En restant attentif à la diversité des modes d’action employés, je suis par exemple le parcours de deux « anciens » des services dans leurs revirements contestataires : Christopher Pyle, qui révèle dans le magazine Ramparts le programme CONUS Intel en 1970 avant de prendre part aux enquêtes du Congrès, ou Philipp Agee qui monte peu de temps après une association d’ex-agents de la CIA particulièrement virulents dans leur dénonciation de leur ancien employeur et du « techno-fascisme » du renseignement étasunien, notamment via leur publication Counterspy. En passant, je mobilise aussi des archives du MIT et de Harvard sur les mobilisations étudiantes contre les programmes mêlant recherche informatique et guerre contre-insurrectionnelle au tournant des années 60 (mais ce sujet mériterait d’être examiné de plus près, dans la lignée des travaux de Jill Lepore).
-
La troisième partie retrace les réactions des élites politiques, administratives et médiatiques, et notamment celle du sénateur Frank Church, à cette émanation particulière de la crise de gouvernementalité plus large qui marque l’époque, et s’attache à montrer les effets dépolitisant de la création d’institutions dédiées au contrôle des services. Ces derniers se manifestent dès l’arrivée au pouvoir de Ronald Reagan et n’ont cessé depuis de produire leurs effets en dépit des divulgations nombreuses de lanceurs d’alerte issus des services.
Accéder à l’ouvrage en open access
Références complètes :
-
Bigo Didier, Cluskey Emma Mc Cluskey et Tréguer Félix (dir.), 2023, Intelligence Oversight in Times of Transnational Impunity: Who Will Watch the Watchers?, New York, Routledge.
-
Tréguer Félix, 2024,« From Radical Contention to Deference: A Sociogenesis of Intelligence Oversight in the United States (1967-1981) », Intelligence Oversight in Times of Transnational Impunity: Who Will Watch the Watchers?, New Intelligence Studies, D. Bigo, E. McCluskey et F. Tréguer éd., Routledge, p. 15‑69.